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Symphonie n° 11 – Georges MIGOT

Symphonie n° 11 – Georges MIGOT

Symphonie n° 11 - Georges Migot
pour instruments à vent

Il en est des œuvres musicales comme des saisons recommencées. Elles viennent, elles fleurissent, elles connaissent leur automne qui voit la sève s’épuiser annonciateur de leur hiver de silence. Mais il peut y avoir un nouveau printemps, et un cycle qui ouvre de nouvelles verdoyances aux ombrages et de belles floraisons. C’est ce que nous espérons en ce qui concerne les compositions du musicien atypique que fut Georges MIGOT.

Les plus anciens d’entre-nous se souviennent du nom de ce compositeur, plus pour des ouvrages pédagogiques que pour des œuvres orchestrales. Et pourtant… Cette figure majeure de la musique du XXe siècle, est aujourd’hui quasiment inconnu. Sans doute parce que sa musique est inclassable et ne rentre dans aucune étiquette et parce qu’elle ne fut pas enregistrée et diffusée comme elle mérite de l’être.

Georges MIGOT (1891-1976)

Né le 27 février 1891 à Paris, Georges Elbert MIGOT est fils de médecin et pasteur protestant, sa mère lui prodigue les premiers enseignements du piano dès l’âge de 7 ans. Très rapidement, il commence à composer et à 15 ans produit sa première œuvre éditée : Noël a cappella pour quatre voix.

En 1909, il entre au Conservatoire de Paris et étudie avec Jules BONVAL (harmonie), André GEDALGE (fugue), Charles-Marie WIDOR (composition), Louis VIERNE (orgue), Vincent d’INDY (orchestration) et Maurice EMMANUEL (histoire de la musique). Il se passionne pour les luthistes et les maîtres de la Renaissance et du Baroque. : Couperin et Rameau sont ses maîtres, et son admiration pour Debussy est « sans borne ».

Mobilisé dès les premiers jours de la guerre, il est grièvement blessé en 1914 et se traîne sur deux béquilles pendant près de deux années. Pour ses œuvres, il reçoit le Prix Lili Boulanger (1917), le Prix Lépaulle (1919), Le Prix Halphen (1920) et le Prix Blumenthal (1921). Il échoue à deux reprises au Prix de Rome (1919 et 1922), et ne se représente plus et démissionne du Conservatoire. À partir de 1937, et musicologue reconnu[1] , il donne des cours sur la musique française enseigne à la Schola Cantorum et produit des émissions de culture musicales pour Radio-Cité (1937-1939). De 1949 à 1961, il devient le conservateur du musée instrumental du Conservatoire de Paris. La SACEM lui décerne le Grand-Prix de la musique française en 1958. Il meurt le 5 janvier 1976 après une courte maladie, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).

Mais l’homme n’est pas seulement un musicien. Peintre de talent, graveur et poète, MIGOT est un esthète spiritualiste adepte de de l’art eurythmique[2] . Auteur d’un Essais pour une esthétique générale (Paris, 1920 – 2e éd. 1937) il ne subira l’influence d’aucune mode et reste unique dans l’Histoire de la Musique. « La création artistique est une mission de nature spirituelle dont les œuvres sont les messages[3] » déclare-t-il en 1946.

Le catalogue de MIGOT, établi en 1977 par Marc HONEGGER[4] , dit la diversité des genres abordés dans une imposante production. Nous lui empruntons les lignes suivantes :

« Bien qu’il ait fait siennes toutes les aspirations spirituelles de son temps, Migot a toujours écrit une musique différente de celle qu’il fallait faire pour être accepté et reconnu, en 1917, en 1924, en 1936 aussi bien qu’en 1950 ou en 1970. À tous les problèmes il apportait ses propres solutions de farouche indépendant. C’est ainsi qu’à une époque totalement asservie à une pensée musicale d’ordre harmonique, il se tourna d’instinct vers une expression linéaire, d’essence modale, à la recherche d’une libre polyphonie qu’il découvrira, loin de toute influence historicisante[5]  ».

Le fonds Georges MIGOT à la Bibliothèque nationale de France

À l’occasion des cinquante ans de la disparition du compositeur Georges Migot (1891-1976), le Département de la musique de la BnF souhaite mettre en valeur l’important fonds d’archives concernant l’œuvre musicale et littéraire de Georges Migot. Ce fonds, entré au Département de la musique grâce à la générosité de plusieurs donateurs, est constitué de manuscrits musicaux, textes, notes de cours, articles de presse, conférences, dossiers thématiques, programmes de concerts, ainsi que d’une très importante correspondance avec tous les acteurs de la vie musicale. Cet ensemble vient éclairer l’œuvre du musicien, sa carrière, mais aussi ses activités d’auteur et de musicographe. Dans sa politique d’étude et de valorisation des collections, la BnF offre la possibilité d’une étude détaillée de ce fonds d’archives dans son ensemble (223 manuscrits) en permettant la valorisation immédiate par la sélection d’une soixantaine de pièces, présentées dans les vitrines de la salle de lecture du Département de la musique, en hommage au compositeur, au cours de l’année 2016[6] .

Les œuvres pour ensemble à vent

En plus des nombreuses œuvres dédiées aux instruments à vent solistes, trois pièces importantes pour l’ensemble à vent sont au catalogue de Georges MIGOT et les trois sont des symphonies.

Sinfonia da chiesa (Symphonie n° 5) pour orchestre d’harmonie est composée de trois mouvement : 1. Entrée, 2. Prière, 3. Sortie. Composée en 1955 cette partition, dédiée à André THIRIET[7]  « pour la fête anniversaire de Sainte Cécile », d’une durée d’environ 28 minutes a connu sa première audition le 20 novembre 1955 par la Grande Harmonie de Roubaix, sous la direction du dédicataire[8] . Elle fut également interprétée par la Musique de la Garde républicaine à la même période.

La Symphonie n° 8 « un aspect de mon Art de la fugue » est pour 15 instruments à vent et 2 contrebasses à cordes (ad libitum). Chronologiquement, elle précède la Symphonie n° 5 puisque composée entre décembre 1953 et janvier 1954. Dédiée à François-Julien BRUN[9] , alors chef de la Musique de la Garde républicaine et d’une durée de 30 minutes environ, elle est l’orchestration, de la main du compositeur de la Sonate fuguée pour orgue.

La Symphonie n° 11 pour instruments à vent complète cet ensemble.

La cathédrale d’Auxerre, portail consacré à St Germain. Peinture de Georges Migot, huile

Symphonie n°11 pour instruments à vent (1963)

 Tout comme la Symphonie n° 8, cette œuvre est dédiée à François-Julien BRUN. Elle fut composée à Paris et comporte cinq parties : 1. Allant, 2. Allègrement rythmé, 3. Andante large, choral, 4. Comme une danse, 5. Final. Le processus d’écriture et d’orchestration nous est connu. Il montre une capacité de travail intense entre le 10 et le 30 mars 1963.

  1. Allant, achevé et orchestré entre le 10 et le 22 mars 1963.  
  2. Allègrement rythmé, achevé et orchestré entre le 12 et le 25 mars 1963.
  3. Andante large, choral, achevé et orchestré entre le 13 et le 26 mars 1963.
  4. Comme une danse, achevé le 28 mars 1963.
  5. Final, achevé et orchestré entre le 18 et le 30 mars 1963.

Instrumentation : 2 flûtes en ut, 2 clarinettes en sib, 3 trompettes en sib, 2 trombones en ut, 1 trombone basse en ut, 1 tuba en ut, 1 saxhorn alto en mib, 1 saxhorn baryton en sib, 2 saxhorns basses en sib, 2 saxhorns contrebasses en sib.

La nomenclature instrumentale fait donc apparaître un ensemble d’instruments à vent assez atypique. La petite harmonie s’entend sans hautbois ni basson, le groupe homogène des clarinettes est réduit à deux parties de clarinettes en sib, le groupe homogène des saxophones est absent, les cuivres clairs se présentent sans cors, ces derniers étant remplacé par un groupe presque complet de saxhorns (alto, baryton, basse et contrebasses qui représente à lui seul un tiers de l’effectif. Enfin la percussion est exclue. Il y a donc une véritable recherche de timbres dans cette partition.

Il y a également, dans l’esthétique adopté par l’instrumentation, une volonté évidente de dépouillement typique de l’écriture de Georges MIGOT pour sa période de maturité, imprégné d’un puissant élan religieux illustré par un cycle christique qui comptera La Passion (1941), L’Annonciation (1946), la Nativité de Notre-Seigneur (1954), La Mise au tombeau (1949), La Résurrection (1953) et d’autres compositions liturgiques (Requiem, 1953) et de deux Livres d’orgue (1937 et 1954-1971)

De cette période MIGOT donne quelques clés par des invocations liant musique, création et foi. « La musique dont la spiritualité n’est pas présente, aboutit à une catastrophe. » ou « Le matériau qu’il soit sonore, verbal, rythme, couleur, volume, se morcelle lorsque la notion Espace en est absente pour réaliser une continuité ».

Dans son étude stylistique de l’œuvre de Georges MIGOT, Marc HONEGGER écrit : « Mais précisément, l’Espace « polyplanaire » résume toutes les tentations de la vibration mise en branle par Migot. N’est-ce pas dans l’espace que la matière sonore révèle son pouvoir de propagation et d’occupation des vides du discours musical ? Comment un espace peut-il se défendre de sa propre matérialité ? Et le christianisme lui-même contient des retournements qui se révéleront vertigineux sur ce plan : « Symboliquement il est dit que le Christ retournera en sa Mère (Materia) ». Ainsi la matière est-elle l’avenir de l’esprit et la matière sonore est le fantôme obsédant de tout spiritualisme musical. Qu’il en fasse un « espace », c’est ce qu’attend de lui le centre. Mais si l’espace demeure le véhicule d’affects irréductibles, la matière imposera son chatoiement sensible et le centre rencontrera une résistance impensable. La dialectique de la matière sonore est le tourment de la haute pensée musicale de l’eurythmie et Migot en est le témoin avancé jusqu’aux limites de notre temps[10]. »

Bruno PINCHARD, autre musicologue sensible et excellent connaisseur de Georges MIGOT nous offre une dernière clé pour accéder à son œuvre artistique et humaine.

« Migot était l’esprit d’une France millénaire penché au bord d’une musique essentiellement claire. Migot invitait à boire à cette source et ne retenait personne car nous ne sommes personne quand nous sommes appelés à retrouver notre vérité dans la vie profonde du son. Il n’est pas besoin de s’attarder auprès du kaléidoscope car tout y est miroir. Certes, Georges Migot a eu le talent de s’orienter dans ce palais des images et des glaces brisées. Mais le suivre ne consiste pas seulement à recomposer les morceaux et à compter un à un les reflets, ce que j’ai trop fait dans ces pages, mais à abolir les destins particuliers dans une pérégrination plus anonyme où tout effort, toute histoire, toute création n’est convoquée que pour s’abolir. La matière sonore elle-même n’est qu’un vecteur. Par le son-Migot c’est le plus vibratil de l’humain qui se transmet, visage non plus de marbre et de pose, mais passage angélique au cœur des contraintes terrestres. L’éthique des personnes est une éthique de l’autre, la musique des Narcisse est une amplification du même. De l’humanisme transmis par Migot, il restera cet enseignement qui a encore toutes les raisons de nous sidérer : apprends à être le même si tu veux te simplifier après t’être multiplié. Entre dans l’empire du semblable et tu seras libre. Echappe aux altérations et médite la similitude qui conjoint : tu auras les raisons de l’analogie. Rejette les complications de la différence et consens aux inspirations de ton âme jumelle. Il y a un Dieu pour les amants de l’identique. Ce sont eux les chevaliers des transmissions occultes[11] ».

Nous ne savons rien du sort de la Symphonie n° 11. Fût-elle seulement créée ? Nous l’ignorons.

Cette pièce inédite est en dépôt à la BnF[12] .

Nous serions très heureux d’apprendre que l’œuvre de Georges MIGOT, en tout ou partie, ne soit pas restée inaudible dans le silence des archives, en cette année du cinquantenaire de sa mort.

Focus présenté par Patrick PÉRONNET,
docteur en Musicologie, 28 mars 2026


[1] On lui doit un ouvrage fondamental consacré à Jean-Philippe Rameau et le génie de la musique française (Paris, 1930)

[2] Lire à ce sujet Bruno PINCHARD, « un hommage à Georges Migot pour le trentième anniversaire de sa mort », à lire sur https://georgesmigot.info.

[3]   Gabriel BENDER : Un entretien avec Georges Migot en 1946, consultable sur : http://www.musimem.com/Migot_Georges.htm

[4] https://georgesmigot.info/le-catalogue/

[5] Marc HONEGGER, Catalogue des œuvres musicales de Georges Migot, Les Amis de l’œuvre et de la Pensée de Georges Migot, Institut de Musicologie, Strasbourg, 1977, p. 3.

[6] Renseignements et contact : Mathias Auclair, directeur du département de la Musique : mathias.auclair@bnf.fr

[7] André THIRIET (1906-1976), professeur et directeur de conservatoires (Chambéry, Roubaix) compositeur, fondateur et directeur d’un double quatuor vocal qui porte son nom

[8] Le manuscrit autographe est déposé à la Bibliothèque nationale de France. Georges MIGOT, Symphonie da chiesa pour Harmonie, 50 p. Cat. ark:/12148/cb43156421m, notice n° FRBNF43156421(Gallica).

[9] François-Julien BRUN (1909-1990), élève au CNSM de Paris, obtient un 1er Prix de flûte, d’harmonie, de fugue et de composition. Flûtiste solo à la Musique de la Garde Républicaine, il mène conjointement une carrière de soliste à l’Orchestre de la Radio et à la Société des Concerts du Conservatoire. Brillant représentant de l’École Française de Flûte, il obtient en 1938, le 1er Prix au Concours International de Vienne. En 1945, il est nommé à la direction de la Musique de la Garde Républicaine en remplacement de Pierre DUPONT. À sa retraite, en 1969, il enseigne à l’École de la Légion d’Honneur et poursuit sa carrière de chef, tant en France avec les Concerts Pasdeloup, Lamoureux, qu’à l’étranger.

[10] Marc HONEGGER, Catalogue des œuvres musicales de Georges Migot, op. cit.

[11] Bruno PINCHARD, Penser la musique après Debussy, un hommage à Georges Migot pour le trentième anniversaire de sa mort (1976-2006), consultable sur :https://georgesmigot.info

[12] Bibliothèque nationale de France. Georges MIGOT, Symphonie n° XI pour instruments à vent (manuscrit autographe Ms. 18315), 132 p. Cat. ark:/12148/cb431564281, notice n° :  FRBNF43156428 (Gallica).