Henri Sauguet – Les Ombres du jardin
Les Ombres du Jardin – Henri Sauguet
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ODE DRAMATIQUE POUR SOLISTES, CHŒUR ET ENSEMBLE INSTRUMENTAL
Henri SAUGUET (1901-1989)
Né à Bordeaux en 1901, Henri SAUGUET (de son nom de naissance Henri POUPART), est fasciné dès l’enfance par la musique[1]. Il apprend le piano et chante à la maîtrise de sa paroisse. La Première Guerre mondiale l’empêche de se présenter au conservatoire de Bordeaux ; son père étant mobilisé, il doit gagner sa vie au lieu de poursuivre ses études il doit très jeune travailler comme « saute-ruisseau[2] » chez un huissier. Mais sa passion persiste. Il découvre Claude DEBUSSY avec fascination et lui écrit. Las, sa lettre arrive le 23 mars 1918, jour de la mort du compositeur. Pour ce très jeune homme le choc Debussy est sans doute comparable à celui que ressentirent ses aînés en écoutant Wagner. Après avoir travaillé comme il pouvait, à Bordeaux puis à Montauban (il est alors « employé de préfecture »), il prend des cours de composition sous la « tendre férule » de Joseph CANTELOUBE (1879-1957). Il entre alors en contact avec Darius MILHAUD (1892-1974), lui proposant d’expédier et de lire ses premières compositions. Rusant avec sa famille, Henri SAUGUET quitte Bordeaux pour s’installer à Paris (1921) comme sténodactylo et, renonçant au nom de son père, Poupard, adopte celui de sa mère : Sauguet. MILHAUD lui fait découvrir le Pierrot lunaire d’Arnold SCHÖNBERG créé en1912, mais aussi le cabaret le Bœuf sur le toit, lieu de rendez-vous de l’intelligentsia parisienne, les ballets suédois, compagnie installée au Théâtres des Champs-Élysées et l’incontournable agitateur d’idées, Jean COCTEAU. Ainsi commence une étonnante carrière musicale et mondaine.
[1] Pour une biographie complète et sensible lire : France-Yvonne BRILL, Henri Sauguet, l’homme et son œuvres, Paris, Seghers, collection Musiciens de tous les temps, 1967 et Pierre ANCELIN, Henri Sauguet, l’homme et l’œuvre, Paris, Richard-Masse, 1983.
[2] Petit clerc d’avoué, de notaire, d’huissier, chargé des commissions.
Très vite, il connaît le poète moderniste, romancier et peintre français Max JACOB (1876-1944), le chef d’orchestre et compositeur Roger DÉSORMIÈRE (1898-1963), le compositeur Charles KOECHLIN (1867-1950), qui parfait sa formation et le Maître d’Arcueil, Érik SATIE (1866-1925). « Il déjeune chez Cocteau, se lie d’amitié avec le groupe des Six et passe ses nuits au Bœuf sur le Toit[3] ». En telle compagnie, il est vite connu. Son premier opéra, Le Plumet du colonel (1924) « conte tricolore » connaît le succès après d’inquiétantes répétitions. Les salons du mécène, décorateur, costumier et librettiste Étienne de BEAUMONT (1883-1956) dans son hôtel de la rue Masseran, et du danseur et chorégraphe Léonide MASSINE (1896-1979) l’accueillent. Serge de DIAGHILEV, fondateur des Ballets russes, passe commande de La Chatte (1926) par lequel SAUGUET connaît la consécration. Et c’est en 1945 que vient la gloire internationale avec un autre ballet, Les Forains, représenté au Théâtre des Champs-Élysées avec une chorégraphie de Roland PETIT[4], qui fait aussitôt le tour du monde.
« Dans cette réussite très Picasso « époque bleue », Sauguet disait avoir « voulu faire la synthèse de tout ce que le théâtre a de brillant et la vie de pitoyable », et « mis dans la musique [son] vieux goût des fêtes foraines, des représentations nomades et toute [sa] compassion des artistes errants qui portent le rêve et la fantaisie sous des oripeaux ternis et fanés, mais dans lesquels survivent encore l’or et la pourpre ». Il était logique que cette œuvre de tendresse désespérée et de douce ironie ait été dédiée par Sauguet à la mémoire d’Érik Satie, tant elle s’inscrit dans la descendance de Parade que monta Diaghilev[5] ».
[3] François BUOT, Crevel, Paris, Grasset, 1991.
[4] Membre du corps de ballet de l’Opéra, Roland PETIT a vingt ans lorsqu’il monte sa propre compagnie, les Ballets des Champs-Élysées en 1944. Les Forains, sur un argument de Boris KOCHNO, décors et costumes de Christian BÉRARD et musique d’Henri SAUGUET, est son premier ballet présenté au Théâtre des Champs-Élysées.
[5] François PORCILLE, Les conflits de la musique française, 1940-1965, Paris, Fayard, collection Les chemins de la musique, 2001, p. 153-154.
SAUGUET devient la coqueluche du Tout-Paris pour son esprit, son humour, ses talents de comédien, sa gentillesse et sa fidélité envers ses amis.

Intuitif et rapide, curieux de tout – il s’intéresse même à la musique concrète – il s’adapte avec souplesse à la demande, à l’air du temps, ce que lui reprocheront ses austères cadets. Vingt-six ballets, plusieurs symphonies dont une Expiatoire (1945) « à la mémoire des victimes innocentes de la guerre », évocation des catastrophes humaines engendrées par la Seconde Guerre mondiale, un grand opéra La Chartreuse de Parme (1939), sur un livret d’Armand LUNEL, d’après l’œuvre éponyme de STENDHAL, de très nombreuses mélodies et pièces de musique de chambre : l’œuvre de SAUGUET est l’une des plus ample de sa génération, surtout si l’on y ajoute les musiques de films et les pièces religieuses. Il travaille aussi pour le théâtre, le cinéma et la télévision, notamment pour Irma de Charles DULIN (1926), Ondine (1939), La Folle de Chaillot (1945), mise en scène par Louis JOUVET, L’Épervier (1933), L’Honorable Catherine (1942) de Marcel L’HERBIER et Premier de cordée (1964) de Louis DAQUIN.
Cet homme cultivé, aimable mais parfois mordant, avec beaucoup d’esprit, sachant être spirituel à souhait a su également se faire apprécier comme critique de théâtre et de musique. Il se livrait à son art en parfaite simplicité, ce qui, peut-être, explique son succès. Henri SAUGUET disait lui-même « Être simple en usant d’un langage complexe n’est pas facile. Il faut écouter le conseil de Rameau qui prescrivait de cacher l’art par l’art même et croire avec Stendhal que seules les âmes vaniteuses et froides confondent le compliqué, le difficile avec le beau ». Amoureux des poètes, il a aussi écrit des recueils de mélodies sur des poèmes de Max JACOB, Visions infernales, où se manifeste son goût pour le plus pur style français.
Élu à l’Académie des Beaux-Arts en 1976, au fauteuil de son ami Darius MILHAUD, reçu officier de la Légion d’Honneur (1956), officier de l’ordre Nationale du Mérite, et commandeur des Arts et des Lettres, il a été également durant de nombreuses années président de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques et de l’Association Una Voce.
La facilité et le succès, la réussite et les honneurs ne sont pas nécessairement des défauts. Henri SAUGUET reste à découvrir ou à redécouvrir.
Henri SAUGUET et les ensembles d’instruments à vent
Dans son étude sur la musique de chambre, Pierrette MARI évoque des œuvres de SAUGUET.
« Henri SAUGUET consacre aux instruments à vent deux solides partitions. Après Bocages[6], qu’il avait confié à trois fanfares en 1949, il choisit en 1963, le traditionnel quintette à vent pour composer sa Golden Suite[7], pétillante d’intelligence dans sa conception, colorée avec poésie dans un style plein de fraîcheur[8] ».
Peut-être serait-il heureux d’ajouter la musique écrite pour les marionnettes de Jacques CHESNAY, du ballet miniature La Cigale et la Fourmi pour flûte, hautbois, basson, cor, trompette, violoncelle et piano.
Bien d’autres pages de SAUGUET seraient à citer dans son abondant, mais inégal, catalogue. Usant d’instruments à vent divers (hautbois, clarinette, saxophone) en duo ou trio avec ou sans piano, on y trouve le Trio pour hautbois, clarinette et basson de 1946, ou Max Jacob de Lenimper (1966) pour hautbois/cor anglais, clarinette et basson, les 6 fanfares (1969) pour 2 trompettes et 4 trombones, ou encore Oraisons (1976) pour 4 saxophones et orgue.
[6] Suite de fanfares avec clavecin « finement ciselées à l’ancienne » selon Frédéric ROBERT.
[7] Enregistrée sur CD par les musiciens des Gardiens de la Paix
[8] Pierrette MARI, « La musique de chambre », in La Face cachée de la musique française contemporaine, ouvrage collectif dirigé par Jacques Chailley, La Revue musicale, n° 316-317, Paris, Richard-Masse, 1978, p. 148. Le même ouvrage contient un intéressant écrit d’Henri SAUGUET, « Des divers sens de la recherche », p. 9-13. Il s’agit d’une réflexion esthétique sur la Musique et la composition musicale passée, présente et surtout en devenir, d’où l’usage du mot « recherche ».
Les Ombres du Jardin (1938) une œuvre dédiée à Paul COLLAER (1891-1989)
Musicologue, pianiste et chef d’orchestre belge, Paul COLLAER a joué un rôle essentiel dans la vie musicale bruxelloise, dont il a été le principal animateur entre les deux guerres. Né en 1891, il fait ses études à l’université de Bruxelles (1909-1914), qu’il termine après la guerre avec un doctorat ès sciences (1919). Parallèlement, il reçoit une formation de pianiste au Conservatoire de Malines et travaille avec Émile BOSQUET. Après un premier concert donné en 1911, il commence une carrière de pianiste tout en enseignant les disciplines scientifiques à l’Athénée de Malines. Il fonde à Bruxelles les Concerts Pro Arte (1919-1935). Il s’associe d’une part au Quatuor Pro Arte, célèbre pour ses interprétations du répertoire classique et qui partage son esprit de découverte et d’autre part, le chef de la Musique royale des Guides, Arthur PREVOST, apporte l’appoint de ses musiciens d’harmonie militaire pour les petits orchestres de chambre. Paul COLLAER intervient lui-même comme pianiste dans presque tous les concerts, en tant que soliste, accompagnateur de mélodies, partenaire du Quatuor ou de l’un ou l’autre de ses membres. C’est dans ce cadre qu’il fait connaître en Belgique les nouvelles tendances de la musique contemporaine (Satie, les Six, Roussel, Sauguet, Stravinski, Berg, Hindemith…). Il fonde ensuite les Concerts anciens et modernes (1933), où il fait œuvre de pionnier dans la redécouverte de la musique ancienne (Purcell, Monteverdi, Cavalieri…). Entre 1937 et 1953, il est directeur des émissions musicales (section flamande) à l’Institut belge de radiodiffusion. Infatigable animateur, il y défend à nouveau la musique de son temps. Il s’intéresse également à l’ethnomusicologie, qui l’occupera exclusivement dans la dernière partie de sa vie ; il voyage en Sicile, au Portugal, en Grèce et organise à Liège le Colloque international de Wagimont (1954-1960). Puis il est professeur d’histoire de la musique à la Chapelle musicale de la reine Élisabeth (1956-1960), vice-président de l’Orchestre national de Belgique (1959-1965) et président du conseil scientifique de l’Institut international de musique comparée (Berlin). Paul COLLAER meurt à Bruxelles le 11 décembre 1989.
Sa carrière de pianiste et de chef d’orchestre lui a permis de créer de nombreuses œuvres de Charles KOECHLIN (Quintette pour piano et cordes no 1, 1934 ; Septuor pour instruments à vent, 1943), de Henri SAUGUET (Concerto pour piano no 1, 1935) et de Darius MILHAUD, qui lui vouait une profonde amitié et qui lui a dédié La Création du monde (ballet sur un argument de Blaise CENDRARS, décors et costumes de Fernand LÉGER, 1923), le Concerto pour batterie et orchestre (1929-1930), la Suite d’après Corrette pour trio d’anches (1937), la Cantate de l’enfant et de la mère (1938), ainsi que les Quatuors à cordes nos 14 et 15 (1948-1949) qui se jouent séparément ou ensemble, sous le titre d’Octuor à cordes.
La partition présentée par Frédéric ROBERT
Ode dramatique (ou cantate), pour soprano, ténor, baryton, basse, chœur masculin et vents, Les Ombres du Jardin, sur un argument/texte de Joseph Weterings (1904-1967), se présente comme un véritable opéra de chambre.
Nous laissons Frédéric ROBERT présenter cette partition.
« Les Ombres du Jardin, dont Henri Sauguet a toujours fait grand cas, avait été créée en 1938 sous la direction de Roger Désormière et composée pour l’inauguration du jardin du musicologue belge Paul Collaer, spécialiste éminent de Darius Milhaud. .[…] Une fable écologique avant la lettre que ces Ombres du Jardin situées, de par les effectifs que motivaient sa destination première, à mi-chemin de l’harmonie de chambre et de l’orchestre symphonique, avec ses emprunts à ce dernier : harpe et célesta. Aux solistes et au chœur mixte final, d’exécution aisée, se joint un plaisant quatuor (masculin !) de grenouilles qui rappelle par sa verve Platée de Rameau[9] ».
La partition Les Ombres du jardin fut redonnée en 1971 par la Musique des Gardiens de la Paix de Paris, sous la direction de Désiré DONDEYNE au Théâtre d’Issy-les-Moulineaux, à l’occasion des 70 ans du compositeur.
« Henri Sauguet n’avait pas manqué de faire valoir avec véhémence ses desiderata auprès des interprètes lors des répétitions ! L’exécution des Ombres du Jardin fut jugée satisfaisante et la partition séduisit particulièrement Germaine Tailleferre qui en appréciait le dépouillement relevant du meilleur héritage d’Erik Satie[10].
Hélas la partition est restée inédite.
[9] Frédéric ROBERT « De la musique au logis à la musicologie », chap. XX : En marge des « six » souvenirs sur d’autres compositeurs et interprètes : Henri Sauguet, Journal de la CMF n° 557, mai 2012, p. 21-22.
[10] Ibid.
Nomenclature
2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes en la, 2 bassons, 2 cors en fa, 2 trompettes en ut, 2 violoncelles (pouvant être jouées chacune par un ou deux exécutants), harpe, célesta, batterie & timbales.
Voix solistes (2 soprani, 1 ténor, 1 baryton et 1 basse) et un quatuor « de grenouilles » (2 ténors et 2 basses pouvant être éventuellement doublés)
Dépôt à la Bibliothèque nationale de Franceark:/12148/cb148085232
Matériel d’orchestre et conducteur de la version Désiré DONDEYNE (1971) en dépôt à la Musique des Gardiens de la Paix de Paris.